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La transition numérique : du sur-mesure territorial plutôt que du copier-coller

Comme toutes les formes de transition qui ont marqué l’évolution de nos sociétés au cours de l’Histoire, la révolution numérique qui s’opère dans le cadre de la 3ème révolution industrielle n’est pas uniforme. Elle touche de façon différenciée des territoires et des acteurs qui doivent coopérer, c’est-à-dire opérer ensemble pour relever les défis économiques, écologiques et sociaux de notre époque.

Green Soluce a interrogé Philippe Vidal, Professeur de géographie et aménagement à l’Université Le Havre Normandie et chercheur à l’UMR IDEES-CNRS [1], pour comprendre dans quelles mesures la transition numérique peut agir comme un accélérateur ou un frein aux différentes transitions à l’œuvre dans nos sociétés.

Green Soluce : Comment la transition numérique peut réduire les inégalités entre les territoires ?

Philippe Vidal : Cela dépend de ce que l’on entend par transition numérique. Si c’est considérer comme un empilement technologique successif (3G, 4G, 5G, IoT, etc.) au service de villes plus efficaces, plus sûres, voir plus écologiques, il n’est pas certain que ces transitions permettent une réduction des inégalités socio-spatiales entre les territoires, ni à l’intérieur d’une même ville où il existe aussi des inégalités très fortes.

Au contraire, cette marche forcée vers le tout numérique pourrait avoir tendance à accroitre la différentiation territoriale (certains parlent de fracture) entre d’un côté, des espaces urbains dynamiques, rentables pour les opérateurs privés, pourvus d’infrastructures, et d’autre part, des espaces de moindre densité passant parfois sous le radar de ces grandes dynamiques urbaines. Au rythme effréné des « révolutions technologiques », il est peu probable que ces zones considérées comme marginales rattrapent facilement leur retard.

Je pense que l’arrivée prochaine de la 5G qui est porteuse de promesse de services de très haut niveau (télémédecine, véhicule autonome, etc.) ne fera qu’accroitre ce « sentiment de retard » entre les territoires qui en seront dotés et où pourra effectivement se déployer l’innovation territoriale, et les autres.

En considérant par contre la transition numérique comme vectrice une réflexion sur la façon de créer de la solidarité socio-spatiale plutôt que de la différentiation territoriale, alors, on pourra bien entrevoir de mettre le numérique au service de la réduction des inégalités. Il faut accepter de donner le temps à cette transition numérique de s’installer dans les territoires : des temps plus ou moins longs avec des réponses qui ne peuvent pas être toutes identiques. Il faut passer au sur-mesure territorial, y compris quand on aborde une notion aussi générique que la transition numérique. Il faudrait aussi inverser le modèle dominant de l’action publique consistant à déployer des infrastructures permettant de générer des services numériques qui vont possiblement satisfaire des usages. Ce modèle peut être inversé : partir des usages territoriaux spécifiques pour offrir une réponse adaptée aux besoins existants.

Green Soluce : Que peut faire le numérique pour les territoires oubliés ?

Philippe Vidal : Avant de vouloir s’engager à tout prix dans cette course vers le numérique, il est crucial que les acteurs publics s’interrogent sur les plus-values potentielles de cette transition pour leurs territoires. Ce questionnement sur les caractéristiques du territoire est essentiel pour que la transition numérique ne soit pas finalement porteuse d’effets contre-productifs.

Green Soluce : C’est-à-dire, pourriez-vous préciser à travers des exemples ?

Philippe Vidal : Le e-commerce, dont les effets sont quasi neutres pour les grandes enseignes dans les métropoles comme Lyon ou Paris, est dévastateur pour les villes moyennes car le numérique introduit une concurrence particulièrement rude pour les commerces de proximité. Sans ces espaces de rencontres et d’activités, ce sont des villes de taille moyenne comme Cholet, Nevers ou Montélimar qui dépérissent. Dans le milieu rural, c’est l’effet inverse. Le e-commerce offre une vraie plus-value territoriale car il propose une diversité d’offre commerciale jamais connue dans ces territoires, oubliés des grandes enseignes commerciales. Il devient alors un véritable levier économique en permettant des « économies résidentielles » (génération d’activité commerciale en raison de la présence d’habitants).

Un autre exemple intéressant que j’ai développé dans une étude intitulé « Les espaces périurbains habités par le numérique » [2] concerne le télétravail. La création du premier espace de coworking périurbain à Charly, dans la grande banlieue lyonnaise, a ramené une valeur d’usage dans cet espace périphérique délaissé.

Le numérique a ainsi permis de relocaliser des activités dans une zones où on ne travaillait pas jusqu’alors et de redynamiser le tissu périurbain en lui redonnant une certaine estime territoriale. 

Green Soluce: Comment le numérique peut-il renforcer la coopération entre les acteurs du territoire (citoyens, représentants, entreprises, etc.) ?

Philippe Vidal : Il est intéressant de requestionner le caractère coopératif de la transition numérique qui est souvent présenté comme une vérité absolue. Malgré une offre importante des acteurs publics, en matière de gouvernance participative ou de services de proximité, assurée par des plateformes numériques, le dialogue citoyen et la participation aux décisions publiques ne sont pas toujours opérants. En réalité, ces acteurs publics ont été dépassés par des plateformes privées qui offrent des services souvent plus performants, en termes de services rendus aux citoyens – utilisateurs. A titre d’illustration, on peut se demander dans quelle mesure, BlaBlaCar, un acteur privé, ne rend pas un service public en proposant un service de mobilité bien plus économe et écologique que certaines propositions publiques.

Ce qu’il est aussi intéressant de noter, c’est que la transition numérique participe à la fois à la rencontre de mondes différents et en même temps à une confrontation de leurs cloisonnements. Certaines plateformes favorisent l’auto-organisation des citoyens qui parfois ne souhaitent surtout pas subir les interférences publiques et ou privées.

Green Soluce : Comment la question de la donnée est devenue si cruciale dans le rapport du citoyen à la transition numérique ?

Philippe Vidal : Effectivement, la donnée est un enjeu majeur de demain. Les acteurs privés et publics l’ont bien compris et utilisent le « pocket sourcing », c’est-à-dire l’utilisation des habitants comme des usagers capteurs et fournisseurs d’informations, au moins autant que comme des citoyens vraiment partis prenantes d’une décision collective. Pour inverser ce défaut de transparence, cette « instransparence » que j’ai étudié dans « Tracer sa route, en toute transparence numérique »[3], il faut un nouvel accord de confiance entre l’ensemble des parties prenantes qui doivent accepter de partager le pouvoir de contrôle et de décision.

Là se trouve sans doute un des défis de la transition numérique : accepter que chacune des parties prenantes soient réellement dépositaire de ce système de gouvernance des territoires à l’heure du numérique.

Propos recueillis et mis en forme par François Aze et Fabrice Socha pour Chroniques Urbaines™

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[1] http://umr-idees.fr/user/philippe-vidal/

[2] Philippe Vidal, Lionel Rougé. Les espaces périurbains habités par le numérique. 2011.

[3] Philippe Vidal, « Tracer sa route, en toute intransparence numérique ? », Netcom [En ligne], 29-1/2 | 2015, mis en ligne le 15 décembre 2015, consulté le 04 janvier 2016. URL : http://netcom.revues.org/184

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